Mon frère et moi

Mon frère Samuel est technicien forestier et horticulteur. Basé dans le coin de Kamouraska, il bâtit également depuis quelques années sa propre compagnie d'ail québécois. Son travail l'amène à parcourir le territoire québécois et y relever l'état de nos forêts. Il me semble que nos destins se croisent de façon particulièrement improbable et merveilleuse. J'ai donc eu envie, pour inaugurer mon nouveau blogue, de lui proposer une conversation sur les thèmes de l'arbre et de la forêt.  

Louis-Philippe: Je trouve assez fascinant que malgré nos parcours différents, nous nous retrouvions tous les deux aujourd’hui à travailler avec les arbres. Que représentent-ils pour toi? Et dans un sens plus large la forêt?

Samuel: Pour moi c'est simple, les arbres c'est la vie. Ils font le sol, ils font l'air. Ils protègent et nourrissent la planète Terre. Les arbres jouent évidemment un rôle central dans les écosystèmes terrestres, car ils contribuent au transfert des énergies entre la croûte terrestre, l'humus, l'eau et l'air. Ils abritent la faune, les champignons, les bactéries, les levures, etc. La biodiversité forestière est infiniment riche. Je considère la forêt comme un Être en soi, autonome et qui s’auto-régularise. La forêt et les arbres représentent pour moi la perfection, ni plus ni moins. La nature étant à mes yeux parfaite, l'arbre en est pour moi le centre.

L-P: C’est intéressant. En fait, c’est un peu comme s’ils étaient ce lien unifiant le ciel et le sol. Un lien entre le ciel et la terre... j’adore cette image. Nous savons aujourd’hui que sans eux, l’homme ne pourrait fort probablement pas survivre sur Terre… J’ai cette impression qu’ils nous protègent, qu’ils sont nos gardiens. Ils incarnent pour moi cette sagesse, cette force tranquille. C’est d’ailleurs cette énergie unique qui m’avait inspiré dans la création de À Hauteur d’homme… et justement du nom « à hauteur d’homme ». Pour moi cette expression communique l’idée d’une présence à la fois fière et humble. Comme un arbre. Les arbres ont à mon sens une autorité naturelle, qui n’a jamais besoin de crier pour se faire entendre ou pour faire preuve de leadership. Ils occupent leur espace avec force et humilité. Ça doit être spécial de parcourir le Québec et de découvrir toutes ces forêts qui sont les nôtres, sur notre territoire, comme des populations, des peuples, non?

Sam: Ce que tu dis est exact, les arbres sont le lien entre ciel et terre. Ce sont en effet de grands protecteurs et il ne fait aucun doute que sans les arbres, nous n'existerions pas. Nous leurs devons donc respect et reconnaissance. Nous devons prendre conscience de l'importance vitale qu'a la forêt pour l'homme. Lui rendre hommage en quelque sorte. Mon métier me permet de visiter plusieurs territoires forestiers du Québec. En tant que technicien forestier, c'est un privilège de pouvoir explorer diverses forêts, de rencontrer autant d'arbres et d'avoir la chance de les observer. C'est fou de constater tous les différents types de peuplements forestiers qui couvrent notre territoire. De la forêt de gros feuillus du Sud aux pessières à mousses du Nord. Notre forêt est riche en diversité, autant d'essences d'arbres pour différentes zones climatiques. À l'image de la société civile, qui est elle aussi diversifiée. C’est d’ailleurs à mon sens ce qui en fait sa richesse. Je sens que la diversité se reflète dans ta gamme de produit, en les personnifiant notamment, tel des noms gens que tu connais, uniques et pourtant communs… formant un ensemble, une communauté, une forêt. Comment perçois-tu le lien que tu tisses entre le bois du Québec et tes clients?

L-P: Je crois que ce matériau, cette matière représente quelque chose de fort et d’important pour nous tous, Québécois, dans notre patrimoine et notre imaginaire collectif. Peut-être parce que nous avons dû abattre beaucoup de bois pour défricher… et prendre notre place sur le territoire (tu te souviens le père de notre père était justement un bûcheur dans sa jeunesse et il coupait 100 arbres par jour, peux-tu imaginer!). D’un point de vue plus personnel, nous avons (toi et moi) passé beaucoup de moments de notre enfance sur la terre de notre père, une forêt assez « brute » à mon sens... Une forêt sans artifice… Une forêt parfois magnifique et parfois aussi bien « ordinaire »… il s’agissait d’un territoire à apprivoiser, à comprendre… entre autre pour savoir comment s’y orienter. Nous avons donc grandit je crois avec la présence de ce lieu et cela a contribué à notre vision du monde. Quand j’y pense, je me dis qu’il y a aussi quelque chose d’énigmatique dans l’image de forêt, l’idée de devoir trouver son chemin, le risque de se perdre aussi (je me souviens d’une fois en particulier lorsque nous allions à la rivière!), une présence à la fois protectrice et potentiellement inquiétante… bref, la forêt est à mes yeux ce lieu où la vie concrète cohabite avec les songes… et j’aime ça. Cela fait partie de sa force justement. Mais bon, là je m’éloigne de ta question! Le lien que je tisse entre nos clients et le bois, je le perçois sans doute comme l’idée d’une forme d’héritage. Il y a la volonté de créer et produire des objets qui dureront dans le temps, qui se passeront, qui auront une certaine pérennité… En utilisant le bois, j’ai toujours eu l’impression de m’éloigner de la superficialité (et on sait qu’en design c’est si facile d’y être). Je trouve dans le bois une manière de m’encrer dans une pratique de « design plus durable », de valoriser cette ressource qui est la nôtre et qui devrait à mon sens être davantage célébrée/chérie. Au delà de la matière, j’ai la volonté que nous soyons fiers de ce que nous sommes, comme peuple, comme territoire, que nous soyons fiers de ce que nous produisons et créons. J'aimerais ultimement contribuer à une certaine fierté collective. En design, nous regardons souvent ce qui se fait ailleurs et j’aimerais beaucoup qu’un jour ce soit les scandinaves qui posent un regard admiratif sur nos réalisations. Je sais que nous sommes plusieurs entrepreneurs à vouloir que ce grand Québec rayonne et soit fier de lui. Qu’il ose et qu’il soit fort. J’aimerais que À Hauteur d’homme devienne cette marque qui, au delà des produits qu’elle fabrique, soit aussi un point de notre identité, moderne, positif et inclusif. Je sais que c’est peut-être voir très grand, mais il faut rêver un peu non? J’aimerais savoir, toi qui parcours et survole le territoire de bas en haut, quel est ton constat jusqu’à maintenant sur nos forêts? Qu’as-tu observé?

Sam: Tu as parlé de la terre de notre père. Ce lot forestier est sans doute cet endroit qui nous a inspiré chacun à notre façon. C'est probablement là-bas que j'ai compris que la forêt était « ma place ». C'est avec beaucoup d'enthousiasme à présent que je jardine cette parcelle boisée. J'utilise également le terme « jardiner » lorsque je parle d'aménagement de la forêt: les coupes sélectives, l'éclaircissement, le dégagement, etc... Ces travaux permettent aux peuplements d'arbres d'être davantage disposés à de meilleures conditions de croissance et de santé. On imagine souvent la forêt fixe. Comme un portrait, une image. On s'imagine que si des arbres meurent, brûlent ou sont coupés, il ne restera plus rien. Hors, c'est tout le contraire qui se produit. Des arbres prendront la place de ceux qui sont tombés, la forêt est sans cesse en mouvement. Un feu fera germer des graines, un gros arbre abrite plusieurs autres en sous étage, qui attendent leur tour… lorsqu’il disparaît il laisse sa place aux autres, et ainsi de suite. La forêt bouge, évolue, s’autorégularise… et c’est ce qui la rend si forte. Concernant l'état de nos forêts au Québec, c'est délicat d'en faire un constat général, tant il y a de facteurs à considérer et tant il y a une méconnaissance au sujet des dynamiques forestières à travers le temps. Parfois, cela peut prendre cent ans avant de réaliser que telle ou telle opération a été une erreur. Avec la mécanisation intensive de la récolte de bois notamment, il est difficile de connaître les impacts à long terme. En ce qui concerne les forêts de feuillus situées au sud, l'état est assez désolant, non pas qu'il n'y ait plus de belles forêts en santé, mais la sélection et la récolte systématique des plus gros et plus beaux arbres a provoqué une dégradation importante de la génétique. Aujourd’hui, les forêts de feuillus sont majoritairement composées d'arbres ayant des prédispositions génétiques peu vigoureuses, croches, sujettes aux maladies et attaques de champignons. Cette situation est par ailleurs prise en compte par les forestiers d’aujourd’hui. Même si d'énorme modifications ont été apportés vis-à-vis les récoltes, le mal a cependant déjà été fait si j'ose dire et cela prendra plusieurs centaines d'années avant de retrouver le genre de forêt qui régnait avant la colonisation du territoire. Avec l'étalement urbain et l'agriculture, cela va sans dire que la forêt feuillue du sud du Québec a changée. Malgré ce portrait un peu sombre, de vastes territoires possèdent de magnifiques forêts très bien aménagées et protégées au Québec. Quant à l'industrie forestière, je me contenterais de dire simplement qu'elle s’adapte (tranquillement) au marché et qu'en bout de ligne, ce sont les consommateurs qui font changer les choses. L'idéal selon moi, comme dans toutes les sphères du commerce, serait de réduire les intermédiaires et permettre l'épanouissement d'un commerce du bois local. Les efforts de traçabilité des produits me paraissent une avenue très intéressante.

LP: C’est très intéressant d’apprendre sur l’état actuel des forêts du Québec, je ne savais pas tout cela. Il s’agit d’une preuve supplémentaire que la nature est fragile et que nous devons garder un œil vigilant sur notre territoire. C’est drôle aussi que tu parles de traçabilité et de proximité car nous sommes exactement là-dedans en ce moment avec mon équipe. Nous sommes à la recherche de fournisseurs de bois plus directs, nous aimerions à moyen terme nous approvisionner de façon plus « humaine », connaître les gens qui connaissent les arbres qui nous sont vendus. Que cette « relation » entre l’entreprise et la ressource soit justement « à hauteur d’homme » elle aussi. Il me semble qu’il s’agirait d’un morceau de puzzle supplémentaire dans la construction du sens de notre entreprise. C’est d’ailleurs une des choses que je trouve génial dans le fait d’être entrepreneur, le fait que nous puissions choisir en fonction de nos valeurs et convictions, décider d’emprunter les chemins qui nous intéressent. J’aime aussi lorsque tu parles du fait que la forêt est en continuel changement. Que tout a sa place, autant la vie que la mort. Que ce changement perpétuel est même nécessaire. J’aime beaucoup cette force tranquille qui émane de la forêt… Nous devons, nous hommes, s’en inspirer je crois.    

Sam: En effet, la forêt est un exemple, un modèle pour l'homme et la société. Nous sommes si petit face à la nature, prendre conscience de sa grandeur nous aide à trouver un minimum d'humilité. C'est une bonne idée d'avoir la volonté chez Hh de vous approvisionner de façon plus direct, c'est la meilleure formule et c'est avantageux pour tout le monde. En plus de créer un lien plus humain entre l'arbre et l'homme, c'est davantage respectueux du point de vue écologique. Ce serait fou qu'un jour j'aie la chance de jardiner une forêt Hh.

LP: Tellement! Je crois que notre père serait très fier de nous en tous cas (bien qu’il le soit déjà)! On ne sait jamais je me dis… il faut croire en nos rêves. Ma mentor d’affaires Geneviève Grandbois a bien acheté une plantation au Costa Rica afin d’un jour être en mesure de produire son propre cacao, alors je ne vois pas pourquoi ce rêve d’avoir notre propre forêt ne serait pas possible. Merci en tous les cas pour cette belle discussion, c’est inspirant! À bientôt mon frère!

Louis-Philippe PratteComment